Interview de Teklal Neguib

par le Forum TransMecsetMecs



Comment tu t'y prends quand tu écris ?

Est ce que tu as des horaires réguliers où tu te mets devant l'ordi avec l'objectif précis d'écrire? Est ce que tu écris tout à l'ordi d'ailleurs ou tu utilises aussi le papier?


Je n’ai pas en soit d’horaires précis, sachant que j’ai une profession d’une part, et mon enfant de trois ans d’autre part. Mais, mes périodes d’écriture sont donc souvent le mercredi, le week-end et le soir (ou les vacances ndlr). Ceci dit, l’inspiration vient quand elle veut : dans le train, sur la route, en écoutant une chanson, en regardant un film, dans l’avion, en entendant un mot… J’ai toujours un carnet pour noter.

Souvent, je me mets face à l’ordi, pensant écrire, mais n’y arrive pas forcément toujours.

En effet, j’ai un processus créatif très complexe, et très physique, basé sur la musique et la pré-transe, et le voyage en imaginaire qu’elles permettent.

 

Cela me prend beaucoup de temps, de trouver la bonne musique, une concentration maximum, et surtout de la solitude. Je me mets ensuite à marcher, très vite, sur le rythme de la musique puis je me laisse envahir par elle, et pars en pré-transe. Je précise que je ne peux pas partir en transe pour plusieurs raisons, tout d’abord, c’est extrêmement dangereux car on tombe et on peut se faire mal, il faut  donc être plusieurs, pour que vous puissiez être retenu et protégé, et ensuite, j’ai pas reçu d’enseignement, donc je ne sais pas comment passer de la pré-transe à la transe.

C’est une expérience tout à la fois spirituelle et très créative, qui du fait qu’étant une métisse issue d’amérindiens d’argentine, je viens des cultures syncrétiques du Nouveau Monde, qui pratiquent, elles, la transe. Mon compagnon est lui originaire des Caraïbes, et vient de la culture vaudoue. Par ailleurs, dans ma famille, je suis à la confluence de plusieurs lignées très religieuses, beaucoup de religieux et religieuses et une voyante durant les deux guerres mondiales, d’une part, et deux religieux, avec une expérience spirituelle très forte (l’un des deux a créé une prière d’exorcisme suite à une vision de Marie, et a fondé un ordre religieux, aujourd’hui international), les deux ayant un procès en béatification ouvert au Vatican, d’autre part.

Je me sers de cela, afin de développer mon extrême sensibilité et l’inspiration. Cela me sert aussi en tant qu’espace de dialogue entre mes personnages et moi.

L’inconvénient, c’est que c’est un processus long. Mais c’est jouissif, et en plus, je pratique cela naturellement, et ce depuis que je suis toute petite. Je ne garde pas nécessairement toutes les histoires ainsi créées, ou je n’en garde d’autres que pour moi, pour mon propre plaisir ou ma réflexion. Je trie ce qui m’intéresse, ce que je souhaite mettre en mots, plus tard.

Par la pré-transe, je travaille avant tout les sensations, les sentiments, les émotions, que j’explore, décortique.

 

Mon rapport à la musique est basé sur les émotions qu’elle véhicule, que ce soit par les notes/mélodies ou la voix. La pré-transe permet aussi d’accéder au sens sacré de la musique. C’est effectivement très chamanique comme relation. Pour donner une image, je dirai que cela renvoie à  Homo Sapiens et ses cérémonies dans les grottes, et les rapports qu’il entretenait avec le sacré, le spirituel. C’est une forme de transcendance ancestrale, un dialogue intérieur, mais en lien avec des émotions.

Un rapport avec le sens sacré de la musique, comme dans le chamanisme justement, une émotion pure née de la musique et du pouvoir de l’esprit.

 

Pour la partie pure d’écriture, je peux la faire avec ou sans musique peu importe. Si c’est avec, rien ne garantit que je ne me retrouve pas au beau milieu d’une pré-transe au lieu d’écrire, et avec une nouvelle histoire, au lieu d’écrire celle que j’avais prévue.

J’ai écrit un petit texte amusant  sur ce sujet, racontant en réalité l’invention d’une histoire par la pré-transe : la danse folle de Maman-Cheval.

 

Je peux mettre plusieurs années avant de mettre en écriture une histoire, elle sera portée en moi, pendant ce temps-là, et continuera son évolution propre, s’affinera, s’approfondira, dans le cadre d’un dialogue intérieur. Je pourrai ensuite ou pendant cette période là y revenir par la pré-transe.

Lorsque je passe en phase d’écriture, cela peut-être sur papier, sur l’ordinateur ou les deux. Mais j’aime le rapport à la sensualité de l’écrit, son côté charnel et vivant.

 

 

Comment en est tu arrivé à aborder des questions trans dans tes écrits?

 

 

J’ai commencé à écrire à l’âge de 7 ans. Pendant très longtemps, cela a consisté en textes/poèmes de littérature et poétique des paysages. Puis j’ai commencé à aborder le féminisme et un peu l’orientation sexuelle, par poème interposé. J’ai ensuite entamé de façon beaucoup plus approfondie toute une réflexion sur la question de l’identité ethnique, avec une déconstruction des ressorts de cette identité en milieu blanc, et concernant aussi les minorités régionales métropolitaines. Je suis, ndlr, une métisse d’amérindiens d’argentines, de marranes (juifs espagnols convertis de force au catholicisme en 1492, et persécutés ensuite), et d’occitans/cathares (cf la croisade contre les albigeois).

 

En 2007, j’ai voulu voir un film qui ne passait qu’à Cineffables. Là j’y ai vu l’exposition Fucking Genders de Naïel, qui a eut l’effet d’une révélation. L’exposition sur les diverses variations du genre, dans et hors de la binarité stricte homme/femme, m’a beaucoup parlée. C’est à partir de là, qu’ayant fait des recherches sur l’artiste, j’ai découvert le milieu queer, et celui des Trans FTM. J’y ai plongé dedans avec joie, y retrouvant les formes de questionnements que l’on pouvait retrouver dans les milieux dits de couleurs, et donc extrêmement intéressants.

Comme je m’intéressais déjà depuis mes 4 ans (quand ma famille m’a appris que nous étions des métis) à la question de l’identité (à cet âge là, j’ai promis aux ancêtres que je les retrouverai et que je connaitrai la vérité sur moi, y a pas idée à 4 ans !), à cette époque là, au sens ethnique, cela m’a permis d’opérer une extension de mon champ de recherche sur cette question (et approfondir bien plus encore celle de l’orientation sexuelle). Cela me permet du coup d’avoir un domaine d’investigation et d’écriture assez complet sur l’identité, ce qui est tout à la fois jouissif, et épanouissant.

 

 

Est ce que c'est compliqué d'écrire des histoires érotiques? Où est ce que tu puises l'inspiration?

 

Je trouve cela très compliqué, et ce d’autant plus que ce n’est pas mon style d’écrit originel (je viens de la littérature classique et de la poétique). Donc bien loin de l’érotisme !

Je me suis mise à ce type d’écriture pour plusieurs raisons :

-         Par défi artistique, pour savoir si je serai capable d’écrire ce type de textes, érotiques bien sûr, mais tout en essayant de garder un cachet littéraire

-         Parce qu’en discutant avec plusieurs FTM, il est apparu que plusieurs d’entre eux avaient un complexe par rapport au corps cisgenre, au corps désiré/idéalisé, avec un corps trans qui serait moins bien, moins beau. J’ai donc trouvé que les textes érotiques  étaient du coup tout à fait indiqués : par ce prisme, montrer les corps trans comme désirables, sensuels, beaux,  des corps érotiques qui donnent et reçoivent du plaisir, source d’une ineffable tension sexuelle à explorer.

 

Ecrire des textes érotiques est en soi, je trouve, compliqué, car il s’agit de toujours raconter la même chose (une relation sexuelle) mais de façon différente à chaque fois, tout en racontant de vraies histoires autour.

 

Après il s’agit aussi pour moi en écrivant des histoires toute sexualité d’inscrire la sexualité LGBT à l’égale de la sexualité hétéro, y compris d’ailleurs, dans sa banalité sa normalité pour la sortir de la vision biaisée des homophobes/LGBTophobes, qui en font au final quelque chose d’hors sexualité, de dégoutant et monstrueux, alors qu’en fait, à l’égal de l’hétérosexualité, il s’agit simplement de corps qui se désirent, s’aiment, s’entrechoquent dans un doux (ou moins doux) et beau corps à corps.. C’est une sexualité toute aussi belle que l’hétérosexualité, il n’y a pas lieu de se poser la moindre question.

 

Pour l’inspiration, tout peut me servie. Le prieuré, mon premier texte érotique FTM gay/cis gay est né d’une discussion entre Lazz (admin du forum), un membre du forum et moi, où vous parliez du manque de fictions en français avec des personnages FTM, d’une part, et d’autre part, entre ce membre du forum et moi, sur les jardins de curés, et les carrés potager. Cet ensemble de conversations a donné le prieuré, où comment une conversation sur le jardinage et la littérature a donné naissance à un texte érotique.

 

 Est ce que parles à ton entourage, amis, que tu écrits des choses érotiques? Comment les gens réagissent?

 

Ma famille le sait, mes amis LGBT aussi, les amis non LGBT non.

Mes amis lgbt me lisent, et c’est ainsi que j’ai appris qu’une certaine personne fantasmait pas mal sur les curés (n’est-ce pas). Comme quoi on en apprend des choses fort intéressantes quand on écrit des textes érotiques !

 

Sinon ma famille, comme elle sait que je travaille sur des questions LGBT, fait comme si de rien n’était (de même quand à 15 ans, je leur lisais les poèmes lesbiens que j’écrivais). Ils ne vont pas sur mon site, ne lisent aucun de mes écrits, hors poétiques des paysages, ni même aucune des interviews. Ils ne s’intéressent pas à mon travail. Maintenant, je vous laisse tirer vous-mêmes les conclusions du pourquoi.

 

Sinon, en soi, mes textes érotiques plaisent manifestement beaucoup, même si je n’ai eut malheureusement (hors leur audience) que peu de retours (aucun retour négatif à ce jour).

 

Comment construis-tu tes personnages FTM ?

 

En fait, la construction d’un personnage FTM passe tout d’abord par le processus créatif décrit dans la première question.

Cela me permet de mieux appréhender le personnage, son histoire, celle dans laquelle il s’inscrit, au travers du dialogue intérieur entre lui et moi, au travers de ce qu’il me raconte de lui, parfois aussi de ses silences.

 

Ensuite, il y a les recherches sur des questions pratiques (par exemple à quoi ressemble un dicklit, …) Connaissances acquises ou que j’acquière via divers forum trans : l’ancien forum FTMVariations, TransMecs et Mecs, IdentiTrans et le forum Trans Parents. Je ne vais désormais plus que sur TransMecsetMecs depuis quelques années, puisqu’il me permet aussi de mieux appréhender/ questionner le couplage identité/orientation sexuelle FTM/X gay (qui est mon axe de travail, en matière trans), et des problématiques auxquelles ils sont confrontés, mais aussi aux joies, bonheurs, ressentis, vécus.

 

Les conversations personnelles que j’ai pu avoir avec des copains FTM gays ou bis participent aussi de la construction de mes personnages. Par exemple, certains aiment (sexuellement parlant) utiliser leur vagin, pendant que d’autres n’en supportent même pas l’idée. Cette très grande variété dans les points de vues, les visions des choses sont très enrichissantes pour moi, en tant qu’écrivain (être humain aussi, mais ce n’est pas le présent sujet), et par la même pour mes personnages

Puis si j’ai besoin de précisions sur tel ou tel sujet, je pose la question sur le forum.

 

Ensuite, Tumblr en tant qu’écrivain m’est très utile, au-delà même de mes propres activités artistiques que je peux y effectuer !

En effet, j’y suis en lien avec des personnes LGBT (ftm, gay, queer), de tous âges et par ce biais, je suis en rapport direct avec la culture gay/queer, mais aussi cela me donne accès aux fantasmes des personnes, leur sexualité, leurs désirs, leurs projections de plaisir sur l’objet de désirs. C’est un accès à une certaine part d’intime (et pas forcément verbalisable en cas de question directe).

Tumblr est un très précieux outil de travail pour moi, dans le cadre de la constitution d’un maelstrom de matériaux de base sur la sexualité gay/queer !

Et que je peux ensuite réutiliser pour la définition de la sexualité/parcours sexuel de mes personnages, ou tout simplement sur leur environnement culturel !

 

Par ailleurs, ma propre expérience de petite fille amoureuse d’une fille qui se considérait elle-même comme un garçon m’a confrontée très tôt  à un certain nombre de difficultés très traumatisantes pour moi, puisque cela a entraîné un immense chagrin d’amour, qui durent depuis bientôt un quart de siècle, et qui est devenu in fine mon fantôme.

Ces difficultés étaient tout à la fois relatives à la transphobie, à la violence de cette haine, sa radicalité chez des adultes (dans le déni pour la plupart, sauf une institutrice) mais aussi et surtout chez des enfants assez jeunes (9/10 ans), mais aussi relative  à la transidentité elle-même, puisque mon amour pour elle m’a été livré sans le mode d’emploi qui allait avec... et j’ai été littéralement paralysée par le fait de ne pas savoir quoi ni comment faire pour bien faire, ce qui était mon but absolu (j’avais quelques connaissances, mais elles n’étaient suffisantes, surtout vu le contexte). En fait, je me suis retrouvée confrontée à quelque chose de beaucoup trop grand et trop compliqué à un âge beaucoup trop jeune, et avec personne à qui en parler. Au final, après deux ans de tentatives en tous genres, j’ai renoncé à cet amour, au moment-même où j’essayais de me déclarer, parce que je me suis rendue compte que quoi que je fasse, je n’avais aucun moyens de réussir à faire parfaitement bien et safe pour elle. Par amour pour elle, j’ai abandonné, et mon cœur lui a complètement explosé. Il pleure encore.

 

Par contre, dans ma retranscription  de mes personnages, je ne les présente pas toujours comme des FTM, avec des problématiques de FTM, tels que la transition, les piqures de testo,…

A quelques exceptions près (par choix de vouloir traité spécifiquement ce sujet dans tel cadre), je  prends plutôt mes personnages dans des moments de vie, où leur transidentité n’est qu’accessoire (un élément de vie parmi d’autre), que je complète en abordant d’autre problématiques tels que qu’est-ce qu’appartenir à un peuple génocidé par exemple.

Parfois, je ne donne qu’un infime indice (cicatrices de la torsoplastie comme seul élément d’identification, parler de pénis sans préciser  si le pénis en question est cisgenre , œuvre de l’esprit,  dicklit, issu d’une phalloplastie, ou gode-ceinture).

Parfois je choisis de ne donner  strictement aucun indice, car c’est aussi au lecteur de prendre le pouvoir, d’être créateur de sa propre lecture.

En fait, dans mes textes, il y a plus (même s’il n’y a pas que çà) de FTM gays, que les indices laissés au lecteur pourraient le laisser penser… à charge pour le lecteur de les trouver…

 

En fait, j’aime beaucoup cette idée du pouvoir créatif du lecteur. Je l’utilise beaucoup  dans la poésie courtoise (amour courtois) où sans en avoir l’air j’écris des poèmes lesbiens/gays en reprenant pourtant le vocabulaire hétéro, qui devient alors une sorte de langage codé.  D’ailleurs, je trouve moi que la littérature courtoise est pleine de lesbiennes butch et fems, de gays bears et folles ou mainstream. Car après tout,  tout ceci n’est que vue de l’esprit, et mon esprit lui …

 

Donc mes lecteurs peuvent sans problème y jouer eux-mêmes, puisque de toute façon, en tant qu’auteure, un certain nombre de mes textes sont construits au travers de ce biais/prisme…

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