Critique de Philip Roth

« Exit le Fantôme »




Texte magnifique d’un auteur américain devenu un classique, ce roman, publié en 2007 aux Etats-Unis, puis en 2009 en France, est l’œuvre d’un auteur prolifique.

Edité chez Gallimard (21€), il aborde plusieurs thèmes fondamentaux, dont notamment le vieillissement.

En effet, son personnage principal, mais aussi l’un des secondaires, se retrouvent confrontés au temps qui passe (trop vite), et  d’être devenus en si peu de temps (une vie) un vieillard impuissant et incontinent, ou une vieille femme  pauvre et mourante, eux qui se sont connus, jeunes, beaux et pleins de rêves.

Ce texte nous fait entrer dans le corps d’un homme, qui pourrit de l’intérieur, où les odeurs nauséabondes de la mort se font si bien sentir, fort pressante au demeurant. Son corps tombe en décrépitude, et cet homme ne sait plus trop s’il doit se battre… Il débarque à New York en ce sens, après onze ans d’isolement au fin fond de la campagne, et d’une vie tout à la fois bien réglée et bien tranquille.

…Ou s’il doit abandonner, mais qu’abandonner et comment, surtout quand une jeune femme  vous redonne des envies de jeunesse, et vous fait sentir encore plus la déchéance à laquelle vous êtes confronté.

Le corps, la fin de la vie, mais comment mourir ? Quelle trace laisser derrière soi ?

Peut-être Zuckerman, le héros, trouvera-t-il la réponse dans la vie  d’E I Lonoff, écrivain qu’il avait tant admiré dans ses jeunes années, et qui mourut après cinq années mystérieuses de silence ?

Comment par ailleurs combattre les vicissitudes et sollicitations plus que pénibles d’un jeune biographe, qui s’est mit en tête de dévoiler « le » secret honteux de cet homme, et détruire un homme décédé depuis longtemps, quitte à faire tomber sur E I Lonoff l’opprobre ? Par ailleurs, ce secret existe-t-il ou n’est-il que le bon vouloir d’un biographe en mal de scandale pour lancer sa carrière ? Et notre héros de mener l’enquête et de se retrouver confronter à la question du devenir de l’héritage que l’on lègue aux générations suivantes. Mais aussi comment protéger sa réputation une fois que l’on est mort ?

 

Le roman pose ensuite la question du désir et de son expression. En effet, Zuckerman, devenu impuissant suite à une opération pour le guérir d’un cancer de la prostate, avait renoncé après neuf années d’une telle situation à toute relation sexuelle, et affective avec une femme. Mais c’était sans compter avec le hasard de la vie, qui plaça sur son chemin, une jeune trentenaire, pour qui, il a un coup de foudre, et dont il aimerait bien devenir l’amant. Mais justement, quel est le sens du désir, lorsqu’il ne peut être traduit sexuellement ? Cela en vaut-il la peine ? La relation n’a-t-elle pas vocation à n’être que platonique, conversationnelle ? et c’est ainsi que le roman se transforme en pièce de théâtre, le héros se réfugiant dans l’imaginaire pour désirer la jeune femme. Jaloux du mari, jaloux de l’amant, d’impuissant sexuel, il devient impuissant affectif, ne pouvant vivre tout haut, ce qu’il ressent tout bas.

 

Le livre est enfin intéressant par le fait qu’il questionne et explicite la notion de carrière littéraire et de construction d’une identité d’écrivain, en premier lieu par l’opposition entre l’écrivain d’imaginaire (Zuckerman, E I Lonoff, la jeune femme et son mari), et l’écrivain-biographe, qui n’est rien de moins qu’un écrivain-rapace (Kliman). Est-ce le processus de création, d’inventivité qui définit le statut d’écrivain, ou le fait même d’écrire, qui y donne droit ?

En outre, comment devenir ou être un écrivain d’imaginaire ? Comment asseoir sa carrière ? Comment lutter contre la page blanche ? Que faire face à elle ?

Et ainsi, la transmission de ce savoir par le vieil écrivain qu’est le héros, auprès de jeunes auteurs que sont la jeune femme et son mari, qui dans un certain sens seront ses héritiers.

 

J’ai vraiment beaucoup aimé ce livre, d’un auteur multi-primé, à l’écriture fluide  et chaleureuse. J’ai été passionnée par les thèmes abordés, à la fois en tant qu’être humain (je vieillis) mais aussi en tant qu’auteur, car ce texte nous fait nous livrer à une profonde introspection, nous faisant nous demander sans cesse « Et moi, que fais-je ? Qu’est-ce que j’en pense personnellement ? ».

C’est un livre qui vous prend, et ne vous lâche plus, un livre qui vous remue et vous émeut, vous questionne, un livre que l’on ne regrette pas d’avoir lu.

Un livre qui vous apprend à regarder, et voir, vos semblables d’un œil différent. Voir les rides, les peaux qui tombent, les corps qui plient sous le poids des ans, les voix qui chevrotent, les beaux visages qui deviennent laids, mais parfois aussi encore plus beaux, d'une beauté de Sage.

L’homme à côté de vous, qui est-il ? que croyait-il quand il était jeune ? s’imaginerait-il vieillard, ainsi perclus dans sa fin de vie ?

Nous sommes si petits face au temps qui passe, meurtrier et insensible.

En un claquement de doigt, l’on passe de la jeunesse à l’extrême vieillesse, et l’on se dit alors que l’on comprend mieux pourquoi depuis l’homme de Neandertal, l’être humain recherche dans la spiritualité un espoir d’infinité, et par là-même de survie !

Pour contrer le temps, et sa cruauté !

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