Dark Cube

ou

La place de l’homme dans le monde moderne

 

 

Dark Cube est une petite exposition, qui a pris ses quartiers d’automne au Palais de Tokyo (Paris), pour une semaine fort riche. Rassemblement de divers artistes photographes et plasticiens, peintres et sculpteurs, elle s’insère dans l’ensemble plus vaste des modules de la fondation Pierre Bergé/Yves Saint-Laurent, et où le fil conducteur est le jeu d’ombres et de lumières, une plongée dans le noir, à peine éclairé par le frôlement de clartés mouvantes et parfois colorées !

A cette nuit oppressante, ce silence inquiétant, répondent donc parfois, comme des îlots de vie, un dernier espoir avant l’oubli, ces jeux incroyables, ces dialogues plastiques entre art et éclairages que l’on dirait sculptés. La froideur du lieu, le béton inhumain créant un malaise, ces oasis apparaissent au détour des déambulations, comme un secours, comme une respiration. Dark Cube est l’un de ces derniers remparts avant le néant, et présente diverses œuvres dont le sens est une réflexion sur les rapports entre « les idées et esthétiques contemporaines et les formes abandonnées ou déclinantes de la technologie » comme l’explique si bien la présentation, le tout trouvant sa filiation dans le psychédélisme des années 60. Mais à mon sens, le questionnement impulsé chez le spectateur va beaucoup plus loin que cela … Retour sur une exposition qui était à ne pas rater !

L’exposition apparaît à vos yeux comme plusieurs créations disposées autour d’une moquette, qui semble être de laine. Plusieurs œuvres ont attiré mon attention, mais celle qui fut ma préférée est celle de Clunie Reid (« World without image »), faite d’un mélange de dessins, peintures, mots ou phrases, sur papier rose fluorescent… Femme à caniche, Dame pleurant. Comment dialoguer avec cette œuvre étrange, que je trouve la plus riche de l’exposition ?
Quelle est la place de la technologie dans notre vie ? Quelle est son influence ? Quel est le pouvoir de l’homme face à elle ?  
L’ouvrage de Clunie Reid est un point d’interrogation, posé sur notre condition d’être humain, et où l’on s’interroge sur notre place et notre pouvoir sur notre propre existence. Ainsi, la vie à deux semble être loin de l’idéal vendu aux populations, aux masses abruties de publicités, et de consommation. Ne serait-elle qu’une vallée de larmes, une traversée de l’enfer ?

L’époque nous réduit à devoir nous munir d’animaux de compagnie, mais aussi de poupées en plastique, pour nous abreuver d’une affectation disparue depuis longtemps. Où sont donc passées et la tendresse, et cette humanité, qui font tant défaut dans cette urbanité actuelle, si dense, si stressante ?

Trouvera-t-on un moyen de mener et de vivre cette existence, ou ne sera-t-elle que la coquille vide d’une société de la performance et du paraître, exempte de vie ?
Peut-être, ce vide sociétal sera rempli de la consommation effrénée de marques, comme semble le suggérer Juliette Bonneviot. Ainsi, la société actuelle, si fière de sa modernité, n’est au fond qu’une société du vide que l’on remplit à coup d’objets et de biens, pour ne pas dire de rien et de néant. Car tous ces objets, au fond parfaitement inutiles, pour lequel on exploite l’homme et la nature, on produit tant, pour au final détruire, ne sont rien d’autre que du vide sous vide, du néant empêtré dans son propre caractère grotesque ! Une fuite en avant vers le rien, où l’on peut se demander si l’homme a encore sa place. Mais que deviendra l’homme s’il perd sa propre part de lui-même, son humanité, sa fragilité, pour n’être plus qu’un robot suiveur et sans âme, tel ces humains déshumanisés du livre 1984 de Georges Orwell ?

Le rêve, l’illusion, l’espoir ont-ils encore une place en ce monde ? Ce petit faon, sur le mur noir de ce palais si sombre, semble à corps et à cris tenter de le rappeler, mais sera-t-il entendu ? ou le dernier espoir réside-t-il dans cet internet, dernier lien social (« Did he change your life » de Jeremy Deller, datant de 1994) ?
Pourtant accusé à ses débuts, mais parfois encore maintenant de tous les maux, et notamment celui d’isoler et de rompre le dialogue entre les gens, la rencontre entre êtres humains, les chats et les réseaux sociaux ne permettent-ils pas in fine aux gens de communiquer entre eux à égalité, effaçant le handicap, la maladie, la couleur de peau, la timidité ou l’éloignement géographique, qui tous nous isolent bien malgré nous ?

La vie moderne n’est-elle qu’un labyrinthe sans fin, sans espoir, comme la noirceur de certaines peintures de l’exposition semblent le suggérer.
Mais cet homme flottant dans le vide (Thomas Dozol « « I can barely hear you » 2012) n’attend-il pas justement un secours, une aide, une main tendue ? Mais celle-ci viendra-t-elle ? Sera-t-il écouté, son cri, son cri d’être humain seul et abandonné que l’on entend si faiblement au loin dans son silence ?
Cet homme devenu inutile à la société, quel est son destin, qu’adviendra-t-il de lui ? Ces serpillères colorées sont là pour nous rappeler que le monde dans lequel nous vivons actuellement, cette société vorace, qui épuise, détruit, licencie cadres et ouvriers, les suicide sans regret ni moindre problème de conscience, ce management tant décrié (cf notamment les livres « le coût de l’excellence » de Vincent de Gauléjac et Nicole Aubert, « le culte de l’urgence » de Nicole Aubert) mais que rien ne semble pouvoir arrêter…Une humanité qui végète sous médicaments…    chaque être même au sommet, peut se voir balayer, nettoyer par ces serpillières finalement menaçantes, malgré le masque hypocrite de leurs si douces couleurs, fleurs vénéneuses à l’air inoffensif.

Au fond, voilà le vrai sujet de cette exposition : la place de l’humain dans le monde moderne, et surtout la question suivante : qu’a donc fait la société de son humanité ?  De ce cœur plein d’émotions, de fragilités, de faiblesses et de grandeurs ?

Des bruits étouffés, des voix lointaines, le tapotement des doigts du gardien sur sa jambe sautillante, se font entendre au loin. Ce gardien, lui, seul sur sa chaise, sentant la cigarette … un humain, un être vivant dans les décombres d’une société sans âme, il est là, trônant au milieu des peintures, sculptures, dessins, lumières, seul, inconnu, invisible. Il est là tel un fantôme ! En fait, sans le vouloir, sans le savoir, de sa place centrale, il est une œuvre, oui, lui aussi. Il est comme un happening, une vie au milieu de l’inerte…
Mais est-ce l’inerte qui donne le sens, qui pose le questionnement ou l’être humain dans la plénitude de sa complexité, dans ses échanges parfois houleux, parfois bienheureux ? Qui donne sens à la vie : une photo posée sur un mur froid et sombre ou une phrase née de la voix chaude d’un homme assis ?

Alors, peut-être que finalement, l’espoir d’une humanité toute entière réside là, dans cet homme, ce gardien, lui le véritable oasis de vie de cette exposition, auquel personne ne pense à adresser une parole, homme invisible, métaphore de l’humain dans la société moderne.
Il est lui, la pièce maîtresse de cette exposition, sa seule œuvre véritable…
… l’espoir d’une humanité en perdition !

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